Hors de l’eau

Tel un linceul, le brouillard m’enveloppai. J’eus l’impression de devenir sourd car je ne percevais absolument aucun son… Même mes mouvements faisaient un bruit sourd et étouffé ! A genou, je me penchais hors de la barque pour voir de plus près ce qui semblait être une silhouette. Une étincelle brillante m’a aveuglé et tandis que j’essayais de crier, le bateau à chavirer. Happé par l’être étrange qui me traînait par le fonds, je tentais de me dégager de son étreinte.

L’eau était boueuse et glacée. Je commençais à manquer d’air, quand je vis le reflet de la lune au-dessus de moi. Tout-à-coup apaisé, je ressentis des milliers de picotements comme autant de minuscules morsures près de mon cœur. Je regardais autour de moi. De longues algues vertes dansaient au gré du courant. L’être qui s’y cachait derrière, m’observait fixement. Ses grands yeux gris écarquillés, sa bouche entrouverte, il essayait de me parler ! Je ne pouvais à peine distinguer le reste de son corps, d’une blancheur délicate, entre les algues et de longs cheveux ondulés. Son visage ne m’était pas étranger. Nombre de mystères entourait cette rivière. J’étais jeune à l’époque, avec un tempérament impétueux quand, nombre de pêcheurs racontait des histoires à dormir debout. Sans raison, je me souvenais de cette jeune fille retrouvée noyée, assassinée de plusieurs coups de couteau.  Face à mon corps engourdi par le froid, la jeune fille glissa avec douceur et se colla à moi. Ses yeux fermés à côté des miens, je me souvenais maintenant de cette soirée d’été où, accablés par la chaleur, nous nous étions baignés…Un éclair, une dernière morsure, et je vis dans mon affolement, son léger sourire quand, inexorablement, je continuais de couler.

Réchauffé par les premiers rayons de soleil de la journée, j’avais repris, avec peine, ma respiration. Dégoulinant de sueur, j’avais constaté que mon canot était à la dérive. L’ancre, avec tous mes efforts, avait dû finir par se détacher. Malgré ma nuit agitée – un mauvais rêve sans doute – j’appréciais de pouvoir écouter, de nouveau, le coassement des grenouilles. Toujours étendu au sol, portant une main à ma chemise, je sentis un flot chaud, léger et ininterrompu, coulé de mon torse… Une blessure ancienne venait de se rouvrir. Je n’entendis plus rien.

[D’après la nouvelle Sur l’eau de Guy de Maupassant]

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